Sous un écrin de verre : intervenir sans altérer Stéphane Groleau

En marge de la publication de notre numéro thématique sur le patrimoine architectural moderne, nous proposons une série de textes sur des réalisations de bureaux d’architectes. Cette semaine, regards sur un projet de réhabilitation remarquable, signé Lemay et Atelier 21 : le Grand Théâtre de Québec, bâtiment brutaliste conçu par Victor Prus.

Le béton qui vieillit en silence

Le béton brut des années 1970 vieillit longuement, jusqu’au moment où la défaillance devient dangereuse. Les innovations de l’époque, dans l’usage du matériau et les techniques d’ancrage des composantes préfabriquées, ont été à la source de plusieurs problèmes. Au Grand Théâtre, l’humidité requise pour une salle de spectacle a progressivement migré dans les murs, corrodant au passage les armatures et les ancrages des panneaux préfabriqués.

Détail de la murale de Jordi Bonet, Mort, Espace, Liberté, réalisée en 1969. Cette œuvre monumentale en béton et en verre couvre une superficie de plus de 1 100 mètres carrés à l’intérieur du bâtiment. – Source : Grand Théâtre de Québec

 

La réparation ponctuelle de certains secteurs remettait les murs en état, mais le problème demeurait entier. Une intervention majeure sur l’enveloppe était impossible : la murale monumentale de Jordi Bonet, déployée sur 60 % des panneaux et désormais fragilisée par la dégradation de son support, l’interdisait. L’art est donc venu sauver l’architecture.

Quand restaurer est impossible

Si, dans plusieurs cas, les approches traditionnelles de conservation passent par une transformation directe de la matérialité, ici la solution devait être plus radicale, sans pour autant dénaturer l’édifice. On pouvait remplacer certains ancrages, mais non la quasi-totalité des panneaux composant l’enveloppe. L’équipe de conception de Lemay et Atelier 21 a donc préconisé une solution qui s’attaque à la cause : la condensation au sein des éléments de béton.

« Au-delà des grands enjeux techniques, des écoles de pensée allant de Viollet-le-Duc à Nara, nous devons, comme architectes, nous questionner sur la préservation de l’héritage de ceux qui nous ont ouvert les portes, et ce tout en acceptant, dans plusieurs cas, leur inéluctable transformation. »

- Eric Pelletier, associé principal et architecte chez Lemay

Plutôt que de restaurer ponctuellement les façades, elle a choisi de les protéger par une enveloppe de verre, créant une zone tempérée contrôlée. Neuf cents panneaux de verre, chacun d’une demi-tonne, déposés sur une structure d’acier entièrement indépendante, ont été employés pour envelopper le bâtiment, murale incluse.

Détail de l'enveloppe de verre. – Photo : Stéphane Groleau

 

L’authenticité tenait moins à la matière qu’à la continuité structurale et spatiale. Comprendre l’œuvre de Prus était la condition de départ pour préserver ce patrimoine moderne en maintenant sa logique et son identité.  

L’authenticité à l’épreuve du temps

Aujourd’hui, plusieurs immeubles modernes du Québec, legs important de la Révolution tranquille, font face à des défis similaires : béton dégradé, œuvres d’art intégrées, tectonique indissociable des systèmes constructifs. Il nous faut dès lors adapter nos approches : accepter la transformation, certes, mais dans le respect de ce riche patrimoine. La question se posera chaque fois : jusqu’où aller pour en préserver l’authenticité ? Elle est préférable à celle de savoir si l’on démolit ou non cet héritage.

Photo : Stéphane Groleau

 


Articles récents

Marche ton plan

Marche ton plan

Un premier centre au Québec consacré à la visualisation de plans architecturaux à l’échelle réelle 1:1 prend forme à Brossard.


Lire la suite
L’architecture, instrument de guerres culturelles

L’architecture, instrument de guerres culturelles

L’architecte et urbanisme Federico Ferrari signe pour le quotidien AOC une analyse sur l’architecture comme vecteur privilégié de construction identitaire et un instrument de guerres culturelles.


Lire la suite
L’urgence de faire du patrimoine un actif et un projet d’avenir

L’urgence de faire du patrimoine un actif et un projet d’avenir

À quelques jours des élections provinciales, Héritage Montréal appelle, dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir, le prochain gouvernement à faire du patrimoine bâti un véritable actif collectif


Lire la suite
Magazine FORMES
6 numéros pour seulement 29,95 $

Restez informé avec
notre infolettre

M’inscrire...
Merci pour votre inscription, vous devez maintenant confirmer votre abonnement par courriel. Consultez votre boîte de réception.

Vous n’avez pas de compte ?

Créer un compte